Corée du Sud 🇰🇷

Jeju-do: brève plongée anthropologique

Située à 85 kilomètres au Sud de la péninsule coréenne, l’île volcanique de Jeju est depuis longtemps une terre de mystères. Anciennement royaume de Tamna avant d’être annexée en 1404 par la Corée du Sud, l’île est devenue au fil des âges un riche écosystème naturel mais aussi culturel. Les Haenyo — femmes de la mer — sont sans doute la figure phare de cet écrin culturel sans égal.

Peu connue en occident, l’île de Jeju (Jeju-do) est considérée comme une merveille asiatique; inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2007. Si elle représente moins de 1000 kilomètres carrés, c’est une destination très prisée des coréens en manque d’authenticité et des touristes chinois, avides d’acquérir une propriété relativement peu onéreuse. Pour preuve, la ligne aérienne la plus exploitée au monde relie l’aéroport international de Gimpo (Séoul) à celui de Jeju et ne compte pas moins de 180 vols journaliers.

Les touristes y viennent généralement pour se ressourcer et profiter de ses paysages à couper le souffle. Entre plages, cascades et formations volcaniques, Jeju offre un large panel de trésors naturels. Parmi tous ces visiteurs, beaucoup viennent également gravir les 1950 mètres du mont Halassan, point culminant de Corée du Sud, au cours d’un trek long de 9,6 kilomètres. Pourtant la légendaire Jeju-do renferme d’autres secrets, s’articulant autour de trois richesses : le vent, les roches et les femmes.

Une île et des légendes

Selon la légende, l’île aurait été créée par une déesse, donnant naissance au royaume de Tamna. Bien qu’annexée par la Corée du Sud en 1404, l’île reste un espace unique en son genre; différent de ce qu’on peut croiser sur la péninsule. Fort de ce passé indépendant, Jeju-do dispose d’une culture à part, à bien des égards. On y parle le Coréen mêlé à quelques mots de Japonais et la philosophie régissant la vie quotidienne est animiste. La nature joue un rôle essentiel, c’est l’élément nourricier et protecteur des populations; et il faut bien lui rendre. Lors des fêtes lunaires, les traditionnelles pêcheuses de l’île, les Haenyo, viennent solliciter les faveurs de la déesse du vent pour une année de pêche fructueuse. Ces rites chamaniques se tiennent depuis le 13ème siècle et étaient historiquement célébrés par des femmes. De nos jours, les hommes s’invitent également lors de ces cérémonies.

Préparation avant de plonger

Sur l’île, l’importance de la gente féminine est capitale et tranche avec le néo-confucianisme — adoration des ancêtres et stricte hiérarchie — régnant sur le continent. La structure sociale y est matrilinéaire : ce sont les femmes qui possèdent les biens. En plus de ce pouvoir de fait, elles ont un véritable rôle économique lié à l’agriculture mais aussi, et surtout, à la pêche. Les Haenyo en sont le symbole.

Tutoyer les déesses

Très présentes à U-do, une petite île au large de Jeju-do, les Haenyo, littéralement femmes de la mer, pêchent en apnée depuis plus de 25 siècles. Aussi appelées Jamnyo — femme qui travaille sous la mer — elles plongeaient à l’origine par nécessité économique pour subvenir aux besoins primaires familiaux. D’analphabètes, elle deviennent travailleuses spécialisées au fil d’une évolution de leur statut social. Les années 1970 marquent d’ailleurs un tournant dans leur profession : les Jamnyo délaissent leur simple vêtement de coton pour s’équiper de combinaisons Néoprène et de ceintures de plomb. Soucieuses de préserver cette richesse culturelle, les autorités décrètent les Haenyo « richesse identitaire de l’île » à cette même époque. Les Coréens tiennent en effet à préserver cette tradition en déclin. Concernant l’île, certains experts parlent d’une extinction de la pêche en apnée d’ici 50 ans. De 24 000 pêcheuses en 1966, les Haenyo sont passées à moins de 4600 en 2016. C’est pourquoi Jeju-do compte désormais deux écoles pour apprendre aux plus jeunes à plonger.

Evolution du nombre de pêcheuses sur l’île de Jeju

Malgré ces efforts, la nouvelle génération ne semble pas attirée par ce mode de vie. Désormais on préfère faire des études pour espérer gagner davantage que le salaire d’une plongeuse. Les Jamnyo sont donc généralement âgées, ce qui ne les empêche pas de plonger entre 4 et 7 heures par jour avec lors d’apnées allant jusqu’à 2 minutes. La profondeur ne les arrête pas non plus. Les plongeuses descendent parfois jusqu’à 20 mètres de profondeur pour remonter conques, ormeaux, oursins et varech. Au delà de cet aspect physique, les Haenyo sont de véritables garde-fous de l’écologie, une de leurs règles principales étant que les gains du jour ne doivent pas appauvrir la mer. L’anthropologue coréenne Ok Kyung Pak parle même « d’éco-féministes », au regard de leurs engagements et contributions auprès de la communauté. Celles qui tutoient les déesses au cours de leurs plongées sont le véritable trésor de l’île.

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